L’Orient Le Jour: Beyrouth était la seule capitale arabe à voir sa communauté israélite s’agrandir après 1948
February 11th, 2008 at 4:22 pm
Dossier réalisé par Mahmoud HARB
11-12 février 2008
I- Que sont devenus les juifs du Liban ?
L’histoire de Beyrouth se confond avec celle de ses minorités. La capitale a en effet prospéré aux niveaux économique, culturel, social et même politique à l’époque où la ville baignait dans une ambiance de tolérance et d’acceptation dont ont bénéficié toutes les minorités culturelles, politiques, religieuses ou ethniques du Proche-Orient, parmi lesquelles figure notamment la communauté israélite. De plusieurs dizaines de milliers durant l’âge d’or de Beyrouth, les juifs libanais ne sont plus aujourd’hui que quelques dizaines à vivre au Liban.
« L’Orient-Le Jour » est parti sur les traces de la communauté juive locale, visitant la dernière synagogue du pays et interrogeant des expatriés, des responsables du Conseil de la communauté, la dernière résidente juive de Wadi Abou Jmil et ceux qui ont connu les israélites libanais avant la guerre. De leurs propos se dégagent non seulement un magnifique message de tolérance et un sentiment de l’injustice faite à toute une tranche de la population libanaise, mais également l’image d’une ville de Beyrouth séculaire, disparue sous le règne des milices communautaires.
II- Que sont devenus les juifs du Liban ?
La communauté juive du Liban, vieille de plusieurs siècles, a aujourd’hui quasiment disparu, du fait de l’essor de la culture de la violence et de la radicalisation des autres communautés, emportant avec elle l’image d’un pays de prospérité et de tolérance. Aux quatre coins du monde, des juifs libanais préservent leur mémoire des tentations de l’oubli et portent en eux les souvenirs de Wadi Abou Jmil, du Maghen Abraham, d’une ville de Beyrouth qui n’existe plus. Après le premier volet de notre enquête sur la communauté israélite libanaise, paru dans notre édition d’hier, voici le témoignage d’Aaron-Michael Beydoun, webmestre du site thejewsoflebanon.org ainsi qu’un bref aperçu de l’histoire des juifs libanais.
Aux origines de la communauté au Liban : chronique d’une disparition provoquée
Dès le début du XIXe siècle, la communauté juive de Beyrouth comptait déjà deux ou trois centaines de fidèles d’origine européenne. Aux côtés des quelques familles juives étrangères qui y vivaient, la ville comportait également plusieurs familles autochtones qu’ « on identifiait, en plaisantant sous les noms de Hana, Dana et Mana », affirme Fred Anzarouth de farhi.org. De son côté, la montagne comptait un nombre similaire d’israélites, alors qu’à Saïda, ville la plus prospère du pays, vivait la plus importante communauté juive de ce qui deviendra le Liban moderne.
En 1840, selon un recensement destiné au service des impôts, rapporté par le bâtonnier Doueiyhi dans son Histoire de Beyrouth et cité par Fred Anzarouth, quelque 575 juifs vivaient à Beyrouth. Toutefois, le bâtonnier ne précise pas si ces chiffres incluent les femmes, les enfants et les infirmes, ou s’ils ne reflètent que les effectifs des hommes assujettis à l’impôt.
Vers le début du XXe siècle, un groupe d’au moins 200 familles juives ashkénazes, se rendant en pèlerinage à Jérusalem, font escale à Beyrouth et s’installent dans la ville. Fred Anzarouth indique qu’avec eux apparaît la première institution de coordination communautaire israélite dans la ville. On recense à cette époque près de 5 000 juifs au Liban.
Puis avec la dislocation de l’Empire ottoman, un grand nombre de juifs venant d’Europe de l’Est, de Turquie, de Grèce, de Syrie et d’Irak passent par Beyrouth en tentant de se rendre vers le continent américain ou en Palestine. Beaucoup d’entre eux élisent domicile au Liban et grossissent les effectifs de la communauté juive de Beyrouth vers laquelle affluent également les juifs de la montagne, à partir de 1918.
Cette communauté au sein de laquelle figurent de nombreuses fortunes s’organise de plus en plus, et consolide les assises de ses institutions religieuses et sociales. Le grand rabbin gère alors les affaires spirituelles des fidèles, alors que le Conseil dirige des missions à vocation socio-économique et éducative. Parmi ces projets, Fred Anzarouth relève la « Bikkour Holim », la visite aux malades ; le « Matane Ba-seter » et le « Malbiche Aroumim », qui visent à aider les défavorisés ; la « Goutte de lait », association féminine soutenant l’école du Talmud Torah ; le Maccabi, association sportive et musicale ; l’école française de l’Alliance israélite et enfin les scouts des Éclaireurs israélites du Liban.
La communauté met également en place un quotidien, al-Alam al-Israïli, et un magazine périodique, Le Commerce du Levant, fondé par Toufic Mezrahi, et qui continue aujourd’hui de paraître, mais avec de nouveaux propriétaires non juifs.
Fait exceptionnel, selon Aaron-Michael Beydoun (voir par ailleurs) le Liban est le seul pays arabe à voir le nombre de ses résidants de confession israélite augmenter substantiellement après la création de l’État d’Israël, pour atteindre plus de 9 000. Les juifs libanais avaient en effet refusé d’accorder des donations au Yishuv, organisation sioniste qui tentait de les séduire. Par contre, la communauté a contribué financièrement à la première guerre contre Israël, selon Kirsten E. Schultze, historienne et professeur à la London School of Economics.
La communauté juive a également construit trois principales synagogues : le Maghen Abraham à Beyrouth, la synagogue de Bhamdoun, lieu de villégiature préféré des juifs libanais, et la synagogue de Aley. Beyrouth comptait de nombreux autres édifices de culte juifs : la synagogue des Damascènes, celle des Aleppins, celle des Espagnols israélites, etc.
Ces institutions ont quasiment disparu avec l’exode massif des juifs libanais qui commence avec les troubles de 1958. Après la guerre des Six-Jours, en juin 1967, moins de 3 600 juifs demeurent au Liban. La majorité d’entre eux se rendent en Europe, aux États-Unis et en Amérique du Sud. Parmi les quelques rares personnes qui se sont installées en Israël, nombreux sont celles à avoir fini par quitter l’État hébreux.
Plusieurs attaques sont perpétrées contre les juifs du Liban pendant la guerre civile. En 1971 déjà, le secrétaire général de la communauté, Albert Elia, était enlevé à Beyrouth et gardé prisonnier à Damas, malgré les tentatives déployées par l’ONU pour obtenir sa libération. En 1982, l’armée israélienne propose aux juifs libanais la nationalité de l’État hébreu. Aucun d’eux ne l’acceptera. Onze notables de la communauté, dont le coordinateur général, sont toutefois enlevés et assassinés par des groupes islamistes radicaux, en 1984. Quelque 200 juifs sont également tués dans les affrontements fratricides qui déchirent le pays dès 1975. L’exode des juifs se transforme alors en véritable hémorragie. Seuls deux juifs vivaient à Wadi Abou Jmil en 1991. Aujourd’hui, une juive solitaire continue de garder le Wadi alors que quelques dizaines, probablement moins d’une centaine de ses coreligionnaires, continuent de vivre dans le pays de l’impossible République.
Sarah, la dernière juive de Wadi Abou Jmil
À quelques mètres du Maghen Abraham, « la plus belle synagogue du Levant » et dernier édifice du culte israélite à Beyrouth, la dernière juive libanaise à habiter Wadi Abou Jmil se promène, traînant un chat derrière elle. « Appelez-moi Sarah dans votre papier. Je ne veux pas dévoiler mon vrai prénom car chez nous au Liban on tue. Rien que l’autre jour, ils ont assassiné un de nos hauts officiers. Mais je ne veux pas me mêler de politique », dit-elle en nous faisant signe de la suivre discrètement dans son appartement.
Au milieu des immeubles luxueux du centre-ville, Sarah vit dans une incomparable misère. Elle s’était retrouvée seule, à la fin des années 1980, après le décès de ses parents. Ses autres frères et sœurs ont émigré en Europe. « La dernière fois qu’ils m’ont écrit, le postier a remis la lettre au responsable local du mouvement Amal qui contrôlait le quartier. Il a pensé que la lettre contenait quelques informations importantes au sujet d’Israël. Mais moi, je ne suis pas israélienne, mais libanaise. De toute façon, je ne veux pas me mêler de politique, car chez nous, on tue. J’ai donc dit à ma famille qui vivait en France de ne plus m’écrire. Depuis, je n’ai aucune nouvelle de mes frères et sœurs », raconte-t-elle.
Sarah est pourtant issue d’une famille aisée. « Mon grand-père était rabbin et très riche. Il a quitté Kfarnabrakh, dans la montagne, pour s’installer à Beyrouth. Nous possédions des immeubles et des magasins dans ce quartier. J’ai même fréquenté l’école de l’Alliance jusqu’en classe de seconde, le dernier cycle de l’école. Là, ils avaient essayé de nous apprendre l’hébreu pour prier. Mais nous n’étions pas douées du tout. Ils nous ont donc appris le français et l’anglais, au côté de l’arabe. Voyez, je n’ai pas toujours été dans la misère », se souvient-elle.
Sarah a hérité des biens immobiliers de sa famille. Malheureusement, ses propriétés se trouvent dans la zone contrôlée par Solidere qui les a, bien entendu, rasées pour construire des immeubles de luxe, refusant de payer à la vieille dame les indemnités qui lui reviennent de droit. « Plusieurs dizaines de milliers de dollars, ils me doivent plusieurs dizaines de milliers de dollars. Mais bon, je ne veux pas me mêler de politique, car chez nous… ». Sarah ravale prudemment sa colère.
« Nous vivions si bien à Wadi, juifs, musulmans et chrétiens. Je dînais avec des amis musulmans durant le mois du ramadan. Il y avait des commerces, des écoles. Les mariages au Maghen Abraham étaient magnifiques. Le bâtiment était inondé de lumière. Il y avait un lustre aussi grand qu’une pièce. Des drapeaux libanais étaient suspendus à l’entrée de l’édifice. Nous étions heureux. Quand la guerre a commencé, les gens ont commencé à fuir le quartier. En 1982, quand les Israéliens ont envahi Beyrouth, j’ai quitté Wadi. Je suis revenue après leur départ. Et j’y suis toujours », indique-t-elle.
Quand les parents de Sarah sont morts, il n’y avait plus de rabbin au Liban pour prier lors de la cérémonie funèbre. « Je les ai ensevelis dans le cimetière juif de Saïda. Cinquante voisins musulmans sont venus avec moi. Ils ont récité la Fatiha (la première sourate du Coran). L’essentiel pour moi était qu’une prière monothéiste soit prononcée lors de leurs funérailles. Mes amis s’en sont chargés », poursuit-elle.
Sarah est une juive croyante. Elle ne suit plus le shabbat car aucune synagogue n’ouvre ses portes aujourd’hui à Beyrouth, mais récite régulièrement les seules prières qu’elle connaît : la Fatiha et quelques lignes des psaumes. Quand elle peut se permettre d’aller chez le boucher, elle mange de la viande « halal », « qui est également casher, car les musulmans prononcent le nom de Dieu avant d’égorger les bêtes ».
Les livres des rabbins sont des documents précieux, historiques, transmis de génération en génération. Mais Sarah a détruit ceux que son grand-père lui a légués. « Un jour, une patrouille syrienne a enfoncé la porte de mon appartement, pour perquisitionner, affirme-t-elle. Ils ont fouillé dans tous les coins. J’avais enroulé les livres de mon grand-père dans un drap et les avais cachés derrière une armoire que la patrouille a déplacée. Les livres sont tombés par terre. Je les ai vite ramassés, embrassés et pressés contre mon front. Les soldats voulaient les confisquer, mais l’officier les en a empêchés. J’ai voulu leur offrir du café, mais ils m’ont dit qu’ils ne consommaient rien chez les juifs. J’ai alors détruit les livres, de crainte qu’ils ne reviennent. Car vous savez, chez nous, on tue… »
L’exil forcé puis « le galet blanc posé sur la plage »
Karl Darwiche, juif libanais, est un père de famille résidant à l’étranger. Dans un entretien avec L’Orient-Le Jour, il raconte que son père et son grand-père sont venus de Bagdad en 1941, « suite au rapprochement entre les autorités irakiennes et le régime nazi d’Allemagne ». « La famille de mon père a fait escale à Beyrouth, avec pour objectif de se rendre aux États-Unis. Mais le climat du Liban et la merveilleuse tolérance du pays à l’égard des juifs a convaincu mon grand-père de s’y installer. De même, ma mère a fui Damas après la guerre de 1948, enroulée dans un tapis. Son père élit domicile au Liban. Ma sœur et moi sommes donc nés au Liban », dit-il.
Karl Darwiche passe plus de la moitié de sa vie à Beyrouth. « Je suis libanais, à tous les niveaux, sauf en ce qui concerne la politique, car la gestion de la chose publique au Liban est une honte et un scandale. D’autant que le gouvernement du pays m’a refusé la nationalité libanaise, vu que je suis issu d’une famille de réfugiés. Il n’empêche que je me sens concerné par la souffrance des Libanais, je m’inquiète de leur avenir et de leur situation actuelle qui n’est guère reluisante. Tout cela n’est-il pas suffisant pour que l’on me considère comme libanais ? » lance-t-il.
Karl quitte le Liban en 1985. « J’avais 18 ans et ma sœur qui en avait 14 a failli être fauchée par l’attentat qui a visé le supermarché Melki et qui avait coûté la vie à 59 personnes. Craignant pour notre sécurité, nos parents ont décidé de se rendre en Italie, d’autant que ma sœur avait peu de chance de rencontrer un jeune homme juif au Liban. Depuis, nous ne sommes jamais revenus. Pourtant, non seulement nous n’avons jamais souffert de discrimination ou de racisme à Beyrouth, mais de nombreux Libanais appartenant à différentes communautés nous sont venus en aide à de très nombreuses occasions, simplement parce que nous sommes juifs », indique-t-il.
Répondant à une question portant sur ses liens affectifs avec l’État hébreu, Karl affirme sans ambages qu’« Israël n’est pas son pays d’origine ». « Les Israéliens ont des mœurs, des habitudes et une manière de vivre différentes des nôtres. Une personne qui a vécu au Liban ne peut pas s’adapter là-bas. Mais franchement, si les Arabes veulent obliger les juifs de leurs pays à être soit leurs alliés soit leurs ennemis, je choisis d’être les deux à la fois », martèle-t-il, passant soudain à l’arabe dans la rédaction de l’e-mail de réponse à nos questions.
Karl rêve sans cesse de revenir au Liban avec ses enfants et sa femme, « laquelle est convaincue que nous serons enlevés dès que nos pieds fouleront le tarmac de l’aéroport ». « Il y a tant de régions libanaises que je n’ai pas visitées du fait de la guerre, comme Baalbeck, Jeïta, etc. J’aimerais tant découvrir ces endroits un jour », note-t-il avec nostalgie.
« À l’exception de l’intolérance qui a marqué le pays dernièrement, j’ai intégralement conservé ma culture libanaise : la cuisine, le langage, le comportement et tout le reste, ajoute Karl. Par exemple, je mélange pêle-mêle, dans une même phrase, des mots arabes, français et des expressions dans la langue de n’importe quel pays où je me retrouve résident. Mes amis non libanais en deviennent dingues ! »
« Nous autres juifs libanais sommes désignés à l’étranger par le sobriquet “Labné”. Dans n’importe quels pays où nous avons posé nos malles, nous finissons par nous rassembler et prions dans des synagogues portant un nom libanais. Nous sommes également en contact avec de nombreux Libanais d’autres communautés. Nous nous marions entre juifs libanais (ma femme est également libanaise) et tournons dans tous les marchés pour acheter des produits libanais. À leur grand désespoir, nos enfants sont astreints à écouter toujours les mêmes histoires à propos des merveilleux villages de Aley, Bhamdoun et Sofar, de Wadi Abou Jmil que nous appelons rue de France et puis des gâteaux délicieux d’Arlequin et de Ahwat el-Shamat », raconte-t-il.
Tout comme Karl, des dizaines de juifs libanais continuent de célébrer leur pays d’origine par tous les moyens et surtout via Internet. Par exemple, sur Facebook, on recense au moins deux groupes créés par des jeunes juifs libanais. Bien que nés à l’étranger – au Canada, en France, aux États-Unis, en Argentine, etc. – et n’ayant jamais connu le Liban, nombreux sont ceux qui continuent de communiquer en arabe, de poster des messages entièrement écrits en arabe avec des lettres latines, de tourner en tendre dérision les expressions et les manières libanaises de leurs familles et à se plaindre collectivement d’avoir à écouter en boucle les histoires de leurs parents sur un Liban qui leur est interdit. Ces jeunes célèbrent notamment l’art culinaire libanais, et parlent avec délectation de la kebbé, du taboulé et d’autres plats typiquement libanais que leurs familles continuent de cuisiner au quotidien.
De plus, de nombreux autres sites Internet se sont donnés pour vocation d’archiver les souvenirs des juifs libanais. Le plus célèbre étant le b400.com, créé à l’initiative d’Eliott Stambouli et contenant des archives substantielles sur les juifs du Liban. Malheureusement, le site n’est pas accessible au grand public. Il a néanmoins fourni une base d’information à La petite histoire des juifs libanais, un documentaire réalisé par Yves Turquieh, qui a parcouru « 50 000 kilomètres » et consommé « 50 manakich, 248 kebbé, 632 hommos et 152 verres d’arak » pour rencontrer quelque 300 expatriés de sa communauté dont certains se plaignent d’avoir subi des actes racistes, alors que d’autres rendent hommage à la tolérance de leurs concitoyens libanais. Mais tous répètent en chœur, tantôt en français ou en anglais et tantôt en arabe, devant la caméra, les souvenirs de Wadi Abou Jmil, de la guerre, du Maghen Abraham, de l’école de l’Alliance, des marchands ambulants. « Nous sommes les derniers porteurs de cette histoire, les derniers des mohicans, conclut Turquieh à la fin de son documentaire. À moins d’un retour aujourd’hui improbable, nous sommes les derniers juifs à avoir vécu dans ce pays. Nos enfants ne connaissent pas cette histoire, Mais les histoires qui restent sont celles qu’on raconte. J’ai fait ce film pour eux, comme un galet blanc que l’on pose sur la plage. »
Quelques souvenirs de grand-mère
À force de répétitions, les histoires de ma grand-mère – Nour, Beyrouthine depuis huit décennies – sont devenues presque aussi racornies que les photos et autres cartes postales qui pourrissent au fond de ses tiroirs. Il n’empêche que ses récits exaltent une odeur de café chaud et de vieux Beyrouth. Wadi Abou Jmil et ses habitants reviennent souvent dans ses histoires.
« …Et puis il y avait les juifs, raconte-t-elle pour la énième fois. Wadi Abou Jmil ou Wadi el-Yahoud, comme l’appelait ma mère, était leur quartier. Leurs maisons étaient noyées dans la pénombre, chaleureuses, belles, propres, géométriques. Chez eux, il n’y a pas de pauvres, pas de chômeurs. Si un homme du Wadi est démuni, le boucher lui donne gratuitement de la viande, le tailleur lui offre des habits, ses enfants sont exemptés de frais de scolarités. Les juifs savent ce que c’est que la solidarité. Ils étaient tous commerçants. Non, il y avait un médecin qui guérissait tout le monde, moyennant 25 piastres. Il était un peu charlatan, car parfois il administrait des seringues remplies d’eau qu’il faisait passer pour un remède magique. Sauf que ça marchait ! Mais les autres étaient dans le commerce, à Wadi Abou Jmil, souk Sursock et même ailleurs. L’un d’eux se prénommait Ibrahim. Il avait un accent aleppin, c’était un marchand ambulant de tissus. Ma mère a choisi toutes mes robes et tout mon linge de maison dans son étalage, quand j’ai épousé ton grand-père. Il était hâbleur et faisait semblant de jurer sur la tête de ses enfants pour garantir la qualité de ses tissus, alors qu’il tenait un cylindre d’acier suspendu à son cou pour se libérer de son serment. Sacré Ibrahim ! “Biwladi” qu’il disait (en arabe, “ par la vie de mes enfants”).
De toute façon, c’était Ibrahim qui venait dans notre jardin et je n’allais jamais chez lui, à Wadi, car j’étais jeune et ma mère m’interdisait de me promener là-bas. “Ne va pas à Wadi el-Yahoud, disait-elle quand je sortais, les juifs couchent les enfants musulmans dans des berceaux plantés de clous. Ils recueillent ensuite leur sang et l’utilisent pour fabriquer des galettes pour leurs fêtes…” »
***
Dans les souvenirs de Nour fleurit l’image d’un autre Beyrouth, disparu depuis plusieurs générations. L’image d’une ville où les minorités avaient leur place, où les milices communautaires n’avaient pas de territoires et où la tolérance était une règle d’hygiène et de vie. Quant aux sornettes de ma bisaïeule concernant les galettes de sang, ni Nour ni sa mère ne pouvaient être taxées d’antisémites. D’ailleurs, ce mot était bien trop compliqué pour elles. À leurs yeux, le juif est simplement un Libanais ordinaire, bien que différent, tout aussi fourbe, débrouillard, serviable et bon parleur que n’importe quel autre marchand de Beyrouth.
Témoignage d’une vie sous couvert d’anonymat
«Nous n’avons rien à dire. Nous sommes des Libanais ordinaires. Nous avons les mêmes problèmes que les autres et nous vivons de la même manière », raconte un ancien membre du Conseil de la communauté juive.
Pour deux responsables actuels du Conseil que nous nommerons Jacob et David, pour des raisons de sécurité, « les quelques dizaines de juifs libanais qui ne sont pas partis ne révèlent pas leur véritable identité, de crainte qu’ils ne soient agressés par ceux qui confondent juifs et israéliens, israéliens et israélites ». « Avant la guerre, les juifs étaient autorisés à entrer dans l’administration. Le fonctionnariat nous est aujourd’hui prohibé. Et nous ne votons pas de crainte d’être repérés, car nous ne sommes que 5 500 inscrits sur les listes électorales. Une juive a une fois voté pour Rafic Hariri, ils en ont fait tout un scandale », poursuivent-ils.
En effet, le Parti syrien national social (PSNS) ne cache pas sa volonté d’«éradiquer le sionisme et le judaïsme ». De même, dans le discours du Hezbollah, le juif n’est guère distingué de l’Israélien. David se fait donc souvent passer pour un Arménien, son fils pour un chrétien. « Je suis libanais. Les chiites libanais ne sont pas iraniens, les catholiques du pays ne sont pas des ressortissants du Vatican. De même, les juifs libanais sont bel et bien libanais et non pas israéliens. D’ailleurs, nous sommes là depuis 1 200 ans, alors qu’Israël n’est vieux que de 60 ans », affirme-t-il.
Selon Jacob, moins d’une centaine de juifs libanais demeurent aujourd’hui au pays, alors qu’en 1967, ils étaient près de trente mille. « Les autres sont partis car la ligne de démarcation passait par Wadi Abou Jmil. Quinze de nos coreligionnaires ont été enlevés, 11 sont toujours disparus et 4 ont été assassinés », précise-t-il.
Jacob souligne que « comme tous leurs concitoyens, les juifs attendent l’édification d’un État de droit pour vivre normalement ». Le principal projet du Conseil de la communauté est de rénover le cimetière de Sodeco, qui a été déminé par l’armée, et le Maghen Abraham, la seule des 18 synagogues du centre-ville « à être épargnée par Solidere ». Le bâtiment remonte à 1925, lorsqu’un juif venu des Indes, un certain Sasson, finance sa construction. Dans les années 1970 et au début des années 1980, la synagogue a été protégée par les combattants palestiniens, suite aux directives données en ce sens par Yasser Arafat. Après le départ de l’OLP, elle a été saccagée et pillée de tout son contenu par les belligérants et investie par la milice du mouvement Amal qui l’a transformée en dispensaire. Les parchemins historiques qu’elle contenait ont été transmis aux synagogues libanaises à l’étranger.
Si le Maghen Abraham est réhabilité, la communauté reprendra son culte, ajoute Jacob. « Quant aux extrémistes, nous ne les craignons pas, vu qu’il y en a partout », ajoute-t-il
Concernant les autres propriétés de la communauté, il souligne qu’elles sont systématiquement violées. « Des gens ont construit dans notre cimetière à Saïda, d’autres ont occupé nos lopins de terre. Mais pour le moment, nous faisons profil bas pour des raisons de sécurité. Pourtant, des Darwiche exilés à Milan ont déposé plainte contre deux personnes qui avaient tenté de s’approprier leurs terres et ont obtenu gain de cause », note-t-il.
Jacob assure que les juifs libanais en exil voudraient bien rentrer au Liban, ne serait-ce que pour une brève visite. « Au lendemain de l’intifada de l’indépendance, beaucoup d’entre eux ont visité le pays. J’ai un ami parti depuis trente ans au Brésil. Il est revenu pour la première fois en 2005 et visite désormais le Liban systématiquement, tous les trois mois », poursuit-il.
Jacob et David ne peuvent pas pratiquer librement leur culte. « Nous ne mangeons pas casher mais, parfois, on importe de la viande casher depuis la Syrie, où les droits des juifs sont mieux respectés », concluent-ils.
Quelques noms de familles
Abadi, Abouhab, Abraham, Addissi, Ades, Ajami, Alalou, Alwan, Antebi, Anzarouth, Arazi, Armouth, Askenazi, Attar, Attieh, Azar, Azoury, Bagdadi, Bassal, Battat, Behar, Berstein, Chahine, Chaki, Chalhon, Cham’a, Chammah, Chams, Chattah, Chekouri Cohen, Dahan, Darwiche, Dayan, Diwan, Douek, Doumani, Durzi, Elkayem, Elmaleh, Eskenazi, Farhi, Ferem, Haddad, Hadid, Hallak, Halabi, Hakim, Hamadani, Hanan, Hasbani, Hassoun, Hefez, Helouani, Jammal, Jamous, Kalach, Karaguilla, Karkouli, Kassar, Kattan, Khafif, Khayat, Khedrieh, Khbuzo, Laham, Lati, Lawi, Levi, Maslaton, Masri, Masrieh, Mawas, Mhaddeb, Mizrahi, Moghrabi, Moralli, Mouaddeb, Moussalli, Nahmoud, Nahom, Namer, Ozon, Rabih, Saad, Saadia, Safadi, Safadieh, Safra, Sakkal, Saleh, Salem, Sankari, Sarfati, Sayegh, Sidi, Srour, Stambouli, Tabbakh, Tarrab, Tawil, Tayar, Totah, Toubiana, Yedid, Zaafarani, Zaroukh, Zeitoune.(Source: Fred Anzarouth, www.farhi.org)
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Ramzi Said,
February 13, 2008 @ 4:40 pm
Great Article. Keep posting such articles.
Fouad Said,
February 13, 2008 @ 10:05 pm
Amazing article ! Congratulations !
Nadia Said,
February 17, 2008 @ 11:28 am
Really great article, though also very sad.
carla Said,
February 20, 2008 @ 5:54 pm
Très bel article ,emouvant…Dommage que ce pays soit en proie au chaos . Mais les belles histoires restent,et sont éternelles
Maurice Said,
February 28, 2008 @ 12:37 pm
Excellent article !!
S. Said,
March 1, 2008 @ 5:02 pm
Hey Aaron,
I don’t get why everyone said great article. I thought it sucked, it has nothing to do with journalism. Whoever wrote it basically passed on what was said to them, without investigating one bit. They say there is no more than 100 lebanese jews living in Beirut today, whereas is written in the next article - also from L’Orient le Jour, that there are around 1000 jews. How is that journalism exactly ? And please we all know Liza Sarour aka “sarah” according to that journal still lives in Wadi bou Jmil and never sees journalists… How can we be sure as readers that they really met with her ?
The articles are no good, there was not one bit of work on them, but the subject is, as always.
Keep up the good work
Said Said Said,
March 2, 2008 @ 12:32 am
great article keep the good work
s. Said,
March 7, 2008 @ 10:55 pm
I don’t understand why my earlier comment was deleted since I was criticizing very objectively the journalistic value of the article. But good to know this is not a place to express freely what we think.
Congrats to the webmaster.